langue française

  • Cluster? Cloître!

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    Certains s'étonnent de ce terme devenu en usage courant avec la crise covid-19.

    Les chasseurs d'anglicisme dans la langue française, les dits "puristes" apprécient peu le terme de "cluster".

    Il se rencontrait avant covid-19 comme dans le  Grand Genève, en positif, pour signifier l'économie qui tourne autour du film d'animation. Signifier la spécificité des entreprises Rhône-alpines qui ont quelque chose à voir avec l'animation et se réunissent sous cette bannière. Un micro-monde en quelque sorte.

    Attention: la mise en danger supposée du français "pollué" par les anglicismes est à remettre en perspective. 4% des termes en français  seulement seraient  issus de l'anglais (ceci dit 4% des mots courants représente tout de même un listing certain)

    Il faut savoir que cela fonctionne plutôt dans l'autre sens: l'anglais est largement influencé par le français. Depuis Guillaume le Conquérant avec la forme normande de la langue.

    Selon la linguiste émérite, Henriette Walter plus de 2/3 du vocabulaire anglais est d'origine française! Au point de cette -méchante- boutade de Georges Clemenceau : "l'anglais? ce n'est jamais que du français mal prononcé"

    Jusqu'au paradoxe lié à cette raison: un étudiant anglais semble mieux  comprendre l'ancien français que son homologue hexagonal.

    La devise monarchique "Dieu et mon Droit"  date du règne d'Henri V (1413-1422)

    ou "Honi soit qui mal y pense", devise de l'Ordre chevalier de la Jarretière.

    Henriette Walter a de l'humour "Merci messieurs les anglais, vous êtes très polis, vous nous rendez une toute petite partie de ce qu'on vous a prêté autrefois". 

    Evoquer le don est effectivement plus sympathique que l'emprunt....

    Quelques exemples de "dons" : 

     

    2) Blanket (couverture)
    Jadis, nos ancêtre du XIIIe siècle utilisaient le terme "blanchet" pour désigner un morceau de drap blanc utilisé en pharmacie. Depuis le "ch" a été remplacé par "k" et le drap blanc est devenu une couverture, et tout le monde a oublié que "blanket" était un mot frenchie.

    3) Budget : vient de l’ancien français « bougette ». Une « bougette » était une petite bourse contenant de la monnaie, souvent accrochée à la ceinture d’une personne.

    4) Canvas (toile)
    Qui vient du picard "canevach", qui a ensuite donné "chanevas" en Ancien Français puis "canevas" en français moderne. Donc oui, les Anglais parlent picard. C'est beau.

    5) Curtain : que l’on peut traduire « rideau » en français, est issu du mot « courtine ». Une « courtine » était un rideau de lit.Du latin "cortina", une "courtine" était au XIIIe siècle un rideau de lit ou une tenture. Les Anglais en ont tiré "cortine" qui s'est progressivement transformé en "curtain

    6) Custom : qui signifie « coutume », vient du mot français utilisé aux XIIe et XIIIe siècle « custume ».

    7) Foreign (étranger)Qui vient donc du français "forain", et avant ça du latin "foris" qui désigne tout ce qui est extérieur (à la ville notamment, d'où la notion d'étranger). En français, nous avons ensuite conservé "forain" dans le sens de "personne qui travaille à la foire" et créé le mot "étranger".

    8) Mischief (malice)
    Au XIIIe siècle, "meschief" voulait dire "infortune". Un terme importé tel quel dans la langue anglaise du moyen âge avant de remplacer tous les "e" par des "i" histoire de passer inaperçu. Grillé les mecs, la prochaine fois que vous pompez tout sur les voisins merci de faire ça correctement.

    9) Proud : 6u XIe siècle, « prud » signifiait « vaillant », « fier ». Les anglais ont donc repris le mot français en rajoutant un « o ».Au XIe siècle "prud" signifiait "vaillant, fier". Le terme s'est ensuite transformé pour donner "preux", mais nous avons gardé dans notre vocabulaire la notion de "prud’homme".

    10) Purchase : a pris ses racines du vieux français « prochacier », ce qui signifiait « chercher à obtenir ».Purchase (acheter)
    Qui vient de "prochacier", version moyenâgeuse (XIIe XIIIe siècle) e "chercher à obtenir".

    11) Toast : le verbe « toast » signifie « griller », « rôtir ». Il provient du mot « toster » qui veut également dire « griller » et « rôtir ».

    12) Towel  au XIIIe siècle, on disait « toailler » pour « serviette ». Les anglophones ont donc repris ce mot français pour dire « serviette ».

    13) Very (très) : au XIIe siècle, on disait  « verai » pour « vrai », qui est ensuite devenu « vray » et enfin « vrai ». Bien que le mot « very » n’ait pas le même sens que « vrai », il tire ses origines du français. Il y a bien bien longtemps on disait "verai" pour vrai, puis ça a donné "vray" qui s'est ensuite transformé en "vrai", tout simplement. Entre temps, chez nos voisins le mot fait un mix entre "verai" et "vray".

    Alors, quid  de Cluster?  Même racine que le cloître, ce micro-univers. Soit, l'enceinte, la cloison qui sépare en l'espèce les religieux des laïcs. Ceci s'applique en architecture à la cour intérieure souvent entourée de colonnades.

    Cluster appliqué à covid ? Une zone géographique identifiée ( =la cloison)  où le taux de contamination est plus important. Tout simplement.

    Ce qui induit en conséquence pour gérer le problème épidémiologique de facto de fermer la zone. D'emprisonner, de cloîtrer les individus au sens... français et anglais du terme au regard de leur positivité potentielle.

    Cluster présente le "s" originel de "clostre" lui même issu du latin claustrum (= enceintre, enfermé) Ce "s" qui va se transformer en accent circonflexe tardivement,  au XVIème siècle.

                                                                                         Sylvie Neidinger

     

  • L'expression "que dalle", "crever la dalle"

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    Avoir la dalle, crever la dalle, que dalle, manger un casse-dalle. 

    Parole de Gilet Jaune :"Il y a sans cesse des augmentations faramineuses et là-haut, ils s’en mettent plein les poches, ils appellent ça l’optimisation fiscale. Mais moi, peste un artisan boulanger, je n’ai pas envie que ma mère elle crève la dalle avant sa mort"

    Mais d'où vient cette expression à caractère privatif, de manque (équivalent de "avoir faim") et supposée argotique?

    La page scientifique du CNRTL dédiée   est renseignée...que dalle. Pas grand chose à se mettre sous la dent de ce côté.

    Les chercheurs en vocabulaire de l'université de Nancy sont plus que prudents car sans certitudes "Étymol. et Hist. 1829 je n'entrave que le dail (d'apr. Esn.); 1884 que dal (ibid.). Orig. obsc.; un rattachement à dalle (FEW t. 15, 2, p. 50b) s'explique difficilement du point de vue sémantique. Bbg. George (K. E. M.). Formules de négation et de refus en fr. pop. et arg. Fr. mod. 1970, t. 38, p. 309.

     Le canadien Martin Francoeur qui se dit " passionné de langue française"a établi une synthèse fort intéressante  des possibles.

    Certains évoquent le thaler, petite monnaie d'argent du saint Empire Romain germanique (à l'origine de l'expression dollar) devenue sans valeur. Avoir un thaler en poche signifierait n'avoir rien "que thal" ou "que daaler"pour "que dalle" ? Pas attesté non plus.

    Claude Duneton dans  La puce à l'oreille  son anthologie des expressions populaires proclame l'expression liée au romani, langue tzigane ( qui comprend une expression proche "dail").Valoir que dalle Contrairement à ce que beaucoup pensent, «dalle » ne vient pas de la pièce flamande, le daaler, devenu en argot « dalle ». Une dalle désignait en 1835 un écu de 5 francs ! Ce n'était pas rien que 5 francs à l'époque (au moins l'équivalent de 30 €), et pour un argotier déjà une coquette somme. [...] En réalité, « que dalle » vient du romani « dail » ou « dal », qui signifie « rien du tout ».

    Mais cela ne suffit pas. La langue romani a pu elle aussi intégrer du vocabulaire autre. L'histoire des langues et leurs interactions reste complexe. Trop rapide comme lien.

                          DALLE, DALOT UNE GOUTTIERE POUR FLUIDES

     Pourquoi faire complexe quand  on peut faire simple...

    Ceux qui ne voient pas  le lien entre la pierre dalle et l'expression devraient se frotter les yeux. Et mieux  observer le réel.  En passant par l'expression dalot ou le très significatif  daleau attestée déjà au XVIème siècle.

     Dans l'architecture rurale,  l'évier du temps passé peut se  nommer la pile (en Provence) ou ailleurs la  dalle: une pierre plate percée liée à l'eau à écoulement, à la  disparition...

    Dans le sud ouest  la dalle est une gouttière de toit. Un passage pour l'eau.

    L'expression un dalot ou daleau   offre plusieurs  significations.

    En génie maritime, le dalot est un trou, un écoulement, un petit canal recouvert d'une dalle sur la partie supérieure du navire.

    Un évier, un canal  destiné à l'écoulement des eaux usées, le  tuyau de descente des eaux de pluie à partir des gouttières d'un bâtiment.

    Une notion de verticalité en direction du bas. Au Canada francophone en plus le dalot est un linge ou un doigtier pour protéger un doigt malade (une poupée)

     Le  rapprochement d'un élément d'architecture avec le gosier humain va  donner à  l'expression un caractère ... argotique :"il aime à se rincer le dalot"

    Au final être un "dalleux", "avoir la dalle" est lié au manque dans le circuit  vertical...le gosier. L'expression attestée au XVIème siècle, est donc issue de l'architecture et bien de la langue française.CQFD.

    Un problème de fluide, de liquidités, d'absence de liquidités...

                                                  Sylvie Neidinger

     

    Alors, le CNRTL va-t-il mieux renseigner l'expression pas si absconse désormais ?