Avant "l'ensauvagement": le mythe du "bon sauvage" (12/09/2020)

Ici, une position supplémentaire...d'analyse du " Kamasutra de l'ensauvagement de la presse " honni par E Macron.

Soit un angle d'analyse autour d'un vocabulaire qui n'aurait jamais du se trouver dans la bouche d'un responsable gouvernemental.

Décryptage.  Pour comprendre le terme "ensauvagement "(= humain revenu à l'état sauvage) il faut commencer par

1) savoir d'où vient cette notion de sauvage appliquée à l'humain.

2) dès lors revisiter le mythe du "bon sauvage". Puis comprendre  comment passe-t-on du mythe du  bon sauvage de  Dame nature au "sauvage humain de zoo" de la période colonialiste.  

Enfin dans la bouche d'un ministre de l'Intérieur en ré-ensauvagement. 

Sauvage est étymologiquement liée à la forêt (silva) Via l'ancien français salvage, du latin silvaticus (« de forêt, forestier »), devenu  salvatǐcus en bas latin. Soit à la  base un animal vivant dans la forêt. Appliqué à l'homme lors des premières confrontations: rencontre avec des individus même pas toujours habillés et rapidement qualifiés de sauvages ou primitifs..

Extraits d'une excellente synthèse canadienne autour du terme "sauvage".(Canada, bien placé pour en parler avec ses populations autochtones en contact ) : 

Les expéditions de la Renaissance mettent les européens en  contact avec d'autres "mondes" donnant un descriptif positif d'un état "naturel" contre la "culture", avec au passager le mythe positif de paradis perdu, ou celui de l'âge d'or. Une image qu'ils construisent par les récits de voyage.

Amerigo Vespucchi (1454-1512) sur les Indien dans sa célèbre lettre intitulée Mundus novus (1503) : Ils n’ont de vêtements, ni de laine, ni de lin, ni de coton, car ils n’en ont aucun besoin; et il n’y a chez eux aucun patrimoine, tous les biens sont communs à tous.  Ils vivent sans roi ni gouverneur, et chacun est à lui-même son propre maître.  Ils ont autant d’épouses qu’il leur plaît […].  Ils n’ont ni temples, ni religion, et ne sont pas des idolâtres.  Que puis-je dire de plus?  Ils vivent selon la nature. 

"Montaigne en 1580 cite  cette vie brutale et sauvage « qui est propre aux hommes primitifs » (Montaigne, Essais, éd. Villey-Saulnier, II, XII, 478)"..

Après les écrivains de la Renaissance et leur tradition humaniste qui découvrent, ceux des Lumières valorisent d'autant le "bon sauvage" qu'ils critiquent la colonisation ethnocentrique, les changements sociétaux autour du progrès. 

Toutefois ces auteurs n'ont jamais été en contact réel avec ces peuples et affabulent, se représentent leur vie supposée "pure",  libres, sensuels, polygames, communistes...

"Ce type de récit, qui présente des forces et des personnages symboliques, servira aussi à mieux raconter la vie des hommes et à mieux rêver d’un ailleurs pour fuir l’écrasante réalité.   Au XVIIIe siècle, par la fiction du « bon sauvage », des philosophes tels que Diderot, Voltaire et Rousseau chercheront non seulement à critiquer la colonisation ethnocentrique des Européens en Amérique, mais aussi les idées de progrès et de raison au cœur même de l’idéologie des Lumières.

 Inspirés par les nombreux récits de voyages de Vespucci, Colomb, Magellan, et Gama des 16e et 17e siècles, ceux-ci, désireux de poursuivre la tradition humaniste de la Renaissance, interrogeront à travers elle de nouveaux modèles d’hommes et de sociétés.  En comparant leur monde à celui des indigènes tahitiens, brésiliens, voire canadiens, ils feront le procès de l’Europe qui, se croyant supérieure et indépassable, se donne pour mission de civiliser le Nouveau Monde.   Ce Nouveau Monde, que l’on aime dépeindre comme pur, vierge et bienheureux, sera bien sûr une représentation déformée, imaginée et amplifiée de la réalité : en effet, la vaste majorité des philosophes et littéraires n’a jamais même foulé la terre natale des « sauvages »!  Le mythe, synonyme dans ce cas d’invention et d’affabulation, reprend donc ici tout son sens.

Libres, sensuels, polygames, communistes et bons, voilà les traits communs, mais combien caricaturaux, des habitants de ce « meilleur des mondes ».   *

Étrangement, les penseurs du XVIIIe siècle se garderont longtemps de vouloir vérifier l’exactitude de ce genre de témoignage, car, on le sait, le « bon sauvage » ainsi présenté sert mieux à réfléchir sur l’homme, sa nature, ses facultés ainsi que sur sa société.  Sans nul doute,  Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est reconnu pour celui qui a le plus participé à ce mythe par la défense des idées suivantes qui traversent l’essentiel de son oeuvre:

A suivre, d'autres positions du "Kamasutra de l'ensauvagement" :

La Controverse de Valladolid : les Indiens ont-ils une âme ?

Puis les zoos humains coloniaux... 

                                                          Sylvie Neidinger

 

#BlogNeidingerEnsauvagementSémiologie

1) Ensauvagement : terme inacceptable dans la bouche de responsables politiques

2) Kamasutra ensauvagé d'Emmanuel Macron contre la presse

3)Avant " l'ensauvagement", le mythe du bon sauvage

4) Le "sauvage" a-t-il une âme? La controverse de Valladolid

5) Les zoos humains pour exhiber les "sauvages" jusqu'en 1930

 

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