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28/10/2015

Gens du voyage: leurs rites funéraires spécifiques

Enquête: deux faits divers à quelques semaines mettent en cause les gens du voyage dans des réactions de violences publiques majeures en France, liées à un deuil.

Le premier à la fin août: blocage, en pleine canicule et retours de vacances de l'autoroute A1, incendiée à hauteur de Roye dans la Somme.Soit une prise en otage   du trafic nord-sud de l'Europe avec  destructions de véhicules. Par des gens du voyage en colère.

Le second, la semaine dernière, le 20 octobre à Moirans en Isère: plus de 35 véhicules incendiés, des voitures jetées sur les voies de chemin de fer. Par des gens du voyage en colère.

Motif: par deux fois, la colère surgit du.... refus d'extraire un individu de prison pour assister à des obsèques.

La disproportion autour des raisons  du bras de fer entre cette communauté  et la Justice -donc l'Etat régalien - est tout simplement sidérante.

Bien évidemment ces actes sont éminemment condamnables. Et les responsables  présentés à la justice pour respecter l'état de droit,  le droit  qui protège ceux  qui ont perdu leur véhicule, les automobilistes piégés des heures par grande chaleur etc.

Gendarmes et policiers ont semblé impuissants et laissé cours à des remarques sur l'absence d'Etat par les partis d'opposition. Mais sur ce point, probablement valait-il mieux éviter les balles perdues. Vu l'ampleur des incidents, fallait-il ajouter un décès chez les forces de l'ordre?

Concrètement il est impensable d'accepter une seconde qu'un groupe fasse pression sur la justice par quelque moyen que ce soit. A fortiori la violence.

Mais vu le décalage immense entre la demande d'extraire un individu pour .....participation à un enterrement et la colère paroxystique suite au refus, il convient d'enquêter.

Me Jérôme Crépin, l'avocat de l'individu de Roye (A1) qui voulait assister aux obsèques de son père demande "à ce qu'on fasse preuve d'humanité, qu'on n'oublie pas l'aspect tragique de la situation. "Si la justice avait été rendue hier soir, dit-il, l'autoroute n'aurait pas été bloquée. La justice doit être la même pour tout le monde.Qu'on ne s'offusque pas de ce qui s'est passé. Les gens du voyage n'expriment pas leur colère mais leur douleur"

Etonnante demande. La "justice" évoquée ici par l'avocat est particulière, de type humanitaire, voire communautaire.

  En effet, si il semble aller de soi qu'un individu participe aux funérailles d'un proche, lorsqu'il est incarcéré, la chose va dépendre d'une décision de justice qui par définition peut l'accorder ou non.

A Moirans, la mère du détenu, désespérée indiquait que même avec l'armée, même boulets au pieds, accompagné d'une escorte, elle voulait la présence de son fils.

Madame Winterstein mère désespérée en colère parvient difficilement à se calmer. Elle envisageat même de ...reporter les obsèques  jusqu'à ce que le Justice (...officielle) lui "libère" provisoirement son fils. 

Dialogue de sourds. Puis elle lance un appel au calme.

L'ampleur prise par ces évènements implique obligatoirement  de chercher une explication culturelle  à ces faits hors norme commis par des nationaux.

(web) "Les funérailles sont un  moment-clé dans la vie de cette communauté. Famille et les amis se déplacent de très loin pour assister à la veillée mortuaire. Elle dure trois jours et trois nuits sans nourriture. Le corps est exposé dans une caravane. Les bougies de couleur brûlent. La caravane du défunt est soit brûlée, soit vendue à un "gadjo" (= une personne extérieure) . Il est aussi impensable de décéder à l'hôpital. En cause le "mulo", l'âme du défunt.".

 

               LES RITES FUNERAIRES SPECIFIQUES DES GENS DU VOYAGE

J'adopte ici  la terminologie globale de "gens du voyage" qui signifie une population mobile, nomade en opposition à sédentaire. Qui en l'occurrence porte la nationalité du pays concerné. 

 En effet dire  tzigane, gitans, manouche,sinti ou roms c'est déjà vouloir évoquer une"externalité" par une origine lointaine. Cela est vrai pour partie mais leur migration est souvent tellement   ancienne qu'elle n'a plus de sens à évoquer une altérité  "Il est aujourd'hui prouvé que les Tsiganes sont d'origine indienne et viennent du Sindhî, royaume de l'Inde situé sur les rives et le delta du Bas-Indus ( Sind est le nom hindou de l'Indus ).Les groupe ethnique de Tziganes qui immigra au 14e siècle dans les régions de langue allemande fut pour cette raison dénommé Sinti.La langue tsigane, [le romani] présente la plus grande analogie avec l'hindoustani et le persan, langues indo-européennes."

Ils sont donc en Europe depuis le... 14ème siècle  voire avant .

Les gitans espagnols sont arrivés dans la région de Grenoble pour fuir les exactionq du franquisme à leur encontre.

Donc des citoyens ayant autant de droits que les autres citoyens du pays.

C'est également sans compter sur ceux  qui ne viennent pas forcément "d'ailleurs" tels les  Yéniches, ces  gens du voyage endogènes qui, curieusement  se disent ...celtes. Ils sont originaires de  Suisses, Belgique, Allemagne , Autriche,France etc.

Ceux que certains nomment "les gitans blonds", bien que cette appellation  sur la blondeur éventuelle, ou peau claire et yeux verts ou bleus ne soit pas très  morale; disons qu'ils ressemblent tout à fait normalement à la population générale dans laquelle ils vivent de laquelle ils se différencient par ....leur mode de vie mobile.

                                COMMUNAUTE EN MARGE

 Le caractère communautaire évident  de langue et de  coutumes les met de facto " à l'écart" de la société globale: attention à ce détail :  d'autant qu' eux-mêmes participent à la mise de côté en ne livrant pas facilement leur mode de fonctionner. Ils n'expriment pas, ne partagent pas avec les gadjos ( = les autres, les non gitans), leurs secrets dont la magie, les croyances surnaturelles, le matriarcat, les modes d'honorer un défunt etc.

Leur univers mental sépare le haut et le bas. Cela doit se voir au niveau des vêtements surtout lorsqu'ils étaient des habits traditionnels ( port de ceintures etc...) Ils séparent strictement leur communauté des gadjos (probablement autour du pur et de l'impur ?)

C'est donc à deux sens: la société globale ne s'intéresse pas à leurs coutumes, eux ne dévoilent rien mais réclament du respect.Visiblement dans les deux faits divers, il semblait aller de soi aux protagonistes qu'une permission pour assister à un enterrement fut automatiquement accordée. Il n'en a rien été.

Ceux que l'on nomme souvent les gitans restent malgré tout encore trop souvent transparents dans le regard  de la société globale. Rappel: les gens du voyage ont été déportés en masse sous le nazisme et cet aspect de l'histoire ne fait pas souvent la une.

http://duboutduborddulac.blog.tdg.ch/archive/2013/12/13/zigeuner-l-extermination-tzigane-250871.html

Jusqu'à très récemment, ils ont fait l'objet de discriminations . C'est grâce à une action de force  au niveau de l'ONU et l'Europe que la France a mis fin au livret de circulation qui leur était spécifique. Alors que la Suisse  elle,  inscrivait la langue Yéniche dans le nombre des langues nationales pour signifier officiellement l'appartenance de cette communauté à la Fédération.

Tout ceci pour dire que les gens du voyage en colère par deux fois cet été sont bien des nationaux, ici des français mais spécifiques car des  " voyageurs vivant en communauté avec leurs propres traditions".

                          RITES FUNERAIRES HYPER CODIFIES

(web) "Les Roms (cf  pour romanichels) ont adopté la religion dominante du pays où ils se trouvaient, en gardant souvent leur système spécial de croyances. La plupart des Roms sont catholiques, orthodoxes ou musulmans. Ceux qui se trouvent en Europe de l'Ouest ou aux États-Unis d'Amérique sont soit catholiques, soit protestants. En Amérique latine, beaucoup ont gardé leur religion européenne, la plupart sont orthodoxes. En Turquie, en Égypte et dans le sud des Balkans, ils sont souvent musulmans. La religion Rom a développé un sens aigu de la moralité, des interdits, et du surnaturel, bien que ce dernier soit souvent dénigré par les religions organisées.

Après la Seconde Guerre mondiale, un nombre croissant de Roms rejoint des mouvements évangéliques, et pour la première fois, des Roms s'engagent comme chefs religieux, en créant leurs propres églises et organisations missionnaires.

Les gens du voyage sont donc  chrétiens, catholiques, protestants, orthodoxes, évangélistes ou, musulmans dans les Balkans. Mais toujours...gens du voyage !

Des religions  totalement différentes, mais les mêmes traditions gitanes spécifiques avec leurs variantes selon les pays.

Exemple la tradition partagée des  rites d'inhumation tel le rituel de l'incendie de la caravane ici décrit dans un exemple vécu:

Remarque: internet permet aujourd'hui de découvrir finalement des données auparavant non accessibles à ceux qui n'appartiennent pas à cette communauté:

 (web) « Les obsèques ont eu lieu la semaine dernière, en présence de toute la famille, mais là il s'agit d'un rite ancestral chez nous : lorsqu'une personne décède, on ne doit rien garder, il n'y a pas d'héritage. Chaque membre de la famille choisit un objet en souvenir du défunt et ensuite, on brûle la caravane. Le feu est un symbole sacré qui nous aide à faire le deuil », explique Auguste Shutt.

« J'ai demandé son accord à M. le maire, Alain Fauconnier, car c'est la première fois qu'un tel cérémonial a lieu à Saint-Affrique, d'autant que les jeunes abandonnent de plus en plus cette coutume. »

Après l'avoir vidée de tout produit pouvant être dangereux, Auguste a donc aspergé d'essence sa caravane, puis y a mis le feu. Entouré de ses sept enfants et de ses huit petits-enfants, il a regardé brûler, jusqu'au dernier moment et malgré la chaleur, ce qui fut sa maison et celle de son épouse
pendant plus d'une décennie.

Cette cérémonie s'est déroulée en présence du maire, de la famille et des amis du couple, la colonne de fumée s'élevant vers le ciel comme un adieu poignant à Christiane Shutt, décédée à l'âge de 51 ans. Et la solidarité entre gens du voyage n'étant pas un vain mot, Auguste sera hébergé quelque temps dans une autre caravane de sa communauté."

          ELOIGNER L'AME DU DEFUNT, LE MULO POUR PRESERVER LES VIVANTS

(web)"Après les funérailles la caravane du défunt est, soit brûlée, soit vendue à un gadjo. L’argent est utilisé pour financer le caveau. Les proches gardent un souvenir, couteau, petit objet personnel mais sans valeur marchande. Ces actions ont une valeur importante : elles préservent les familles en décourageant l’âme du défunt " le mulo " de tourmenter les vivants."

C'est une approche originale qui concerne une famille élargie, un clan, voire une royauté puisque c'est de rois et reines qu'il s'agit.

Au delà d'une pensée magique et surnaturelle, elle considère qu'une l'âme d'un défunt si il ne lui est pas rendu hommage dans les règles, pourra revenir "tourmenter les vivants".

Cela va très loin puisque ces êtres "morts-vivants" laissés en zone intermédiaire  peuvent agir -selon ces traditions- sur les humains au point de pouvoir s'accoupler avec des femmes bien vivantes.

                        TERREUR DES MORTS VIVANTS

En fait autour de l'inhumation règne chez les gens du voyage une notion de terreur existentielle et communautaire, partagée si cela ne se passe pas dans les règles et ceci explique probablement la demande de la mère et  les violences extrêmes des deux fait divers.

Enterrement si possible  des corps à l'oblique pieds en bas, ou en foetus, bière qui arrose le corps, l'âme qui part dans un chêne ou un bouleau (jamais un sapin) pas de notion d'enfer mais une notion de paradis....Poupée enterrée posée à côté du défunt pour l'occuper afin qu'il ne lui vienne  pas la mauvaise idée de se balader près des vivants.Nom tabou du défunt à ne plus prononcer...

Je laisse le soin au lecteur et recommande de cliquer les  longs  articles scientifiques fort explicatifs sur ces coutumes d'inhumer que je ne vais pas décrire pour ne pas allonger le texte.

 Excellent témoignage :

 http://www.revue-des-sciences-sociales.com/pdf/rss02-dolle.pdf              

http://www.tailouana.org/tziganes_coutumes.html     

http://terrain.revues.org/3056

Le feu et l'ail sont des auxiliaires pour éviter le retour de la "mule" ou "mulo".

MULO ? Pour apporter ma contribution à la compréhension de ces rites funéraires, cette remarque étymologique:

1- mule et mulet sont des animaux hybrides, mélange d'ânes et de juments. Donc stériles.

2-mule et mulo sont les âmes qui rodent, dangereuses car hybrides morts-vivants.

Il n'est pas étonnant que le mulo, ou la mule, cette âme du gitan, celle qui peut roder encore dangereusement si l'inhumation ne se pratique pas suivant un rituel précis soit liée à l'univers du cheval.

D'une part cet animal est intrinsèquement lié à la culture gitane (roulotte à tirer, symbole de la roue, activité de maquignon...)

D'autre part le cheval ( notamment dans les cultures... celtes) est aussi un animal  psychopompe, effrayant, lié à l'univers de la mort.

A propos, fort étonnement certains "gens du voyage", les Yéniches  se revendiquent oralement comme celtes sans que cette affirmation ne soit démontrée  à ce jour.

L'article de la revue des sciences sociale conclue avec cette phrase originale:

 " si l'homme en général est un vivant condamné à mourir un jour, le tzigane lui est un mort condamné à vivre" Une pulsion de vivre  d'autant plus forte que le groupe est mis au ban de par son mode de vie grégaire spécifique qui n'est pas toujours compris.

Mais qui ne doit pas...faire pression sur la justice sous quelque forme que ce soit!

 

                                                                         Sylvie Neidinger

 

Moirans : le rite funéraire de brûler la caravane tel que décrit dans cet article est bien mis en place dans le cadre de ce fait divers

 

Actualité:http://www.slate.fr/story/60831/roms-france-allemagne

 

 Lors du procès,en septembre 2016  Mme Winterstein dira "Toute ma vie, je n’aurai aucune assurance que mon fils aîné répare son cœur de ne pas avoir pu dire au revoir à son frère » .

Au final : des réquisitions légères. Alors on se dit que pour éviter ce gâchis, la Justice initialement aurait peut être pu laisser un prisonnier assister à l'enterrement de son frère. C'est plus simple, non ?

Commentaires

En contrepartie des "droits", il y a aussi une notion, trop souvent occultée, ce sont les "devoirs", qui accompagnent les dits "droits".

Écrit par : Victor-Liviu Dumitrescu © | 28/10/2015

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