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25/05/2013

Mal de femme. La perversion au féminin

 Le terme de "perversion" n’est pas à prendre au sens moral  Au sens d'une altération, celui d'une maladie.

 La jeune fille qui se prive de manger n'est pas une perverse au sens moral évidemment. Elle développe  une anormalité que le psychanalyse nomme un "mal de femme" et en sous-titre : la perversion au féminin.

photo mal de femme 001.jpg

« Elle avait dû descendre en l’espace de quelques jours à moins de 4 grammes d’hémoglobine et son teint correspondant à ce qu’on en décrit dans les livres : une pâleur essentielle, une consistance de cire empreinte dans la profondeur de la chair qui faisait de sa présence une apparition irréelle, un être venu de très loin, au-delà des frontières de la vie pour témoigner –de quelle énigme ? »

"Quatre grammes": une mesure physique quantifiable pour une maladie psychosomatique gravissime: l’anorexie mentale. 

Elle touche majoritairement les femmes (pourquoi ???) qui auto-sacrifient leur corps, le ravagent, le violentent au point de le rendre cadavre…vivant lorsque le mal devient paroxystique.

 L’ouvrage passionnant est paru récemment, en mars,  par Alain Abelhauser    psychanalyste, professeur en psychopathologie clinique à l’Université Rennes-2.

Idéal à lire sur les bords du Léman à Genève, cette  patrie contemporaine des psy…

 L’auteur décrit la difficulté du corps médical à poser sur ce mal le diagnostic en raison précisément  de la perversion liée: le décalage entre «  l’exposé » par la patiente et sa réalité.

Le  réel de « celle qui doit être obéie » comme le décrit si finement l’auteur en exergue.

Il donne l'exemple d'une  hospitalisée en position agissante, coopérative avec le corps médical qui va jusqu’à  proposer de participer à ses soins,  de tenir elle-même sa courbe de température par exemple. Lorsque enfin, les soignants, rationnels commencent à s’apercevoir que toutes les données rendues sont …fausses ! La dame se fâche contre ceux qui ne comprennent rien. Elle   signe la décharge et quitte l’hôpital...

 L’illustration picturale  du livre choisie par l’auteur, à savoir  « Jeune fille accroupie tête baissée  » par Egon Schiele, peinture de 1918, Vienne est visuellement significative à propos des ravages auto-infligés. Rappel : Vienne : patrie… initiale des psychanalystes.

Le corps négativé est  très à la mode, très présent  dans les magazines féminins, les mémoires d’étudiants, chez les mannequins etc.

Pourtant l’anorexie reste terra incognita: si mystérieuse.


 [Nota Pour la clarté déontologique,  cet article va identifier par une couleur différente les commentaires  -dialectiques,  de la blogueuse inspirée par le sujet, commentaires ainsi différenciés des propositions de l'auteur. Car la  démarche est peu orthodoxe  pour une présentation d'ouvrage.]

 

1-THEMATIQUE: Autour du SANG (Dracula)

 Quels mécanismes poussent la femme malade à devenir son propre Dracula : à se vider symboliquement de son sang ?? Le sang des menstrues, de la défloration, des accouchements   étant bien évidement une caractéristique du féminin...

Le sang est chaud, son absence: mortifère.

Alain Abelhauser évoque bien une vampirella (p152) Le  passage 3 du chapitre IV page 141 met en scène l’été 1816 à Genève sur les bords du lac, Villa Diodati, l’écriture de la  nouvelle « le vampire » par  Lord Byron qui deviendra mythe littéraire repris dans toute l’Europe.

 Il décrit également le cas de cette patiente d’une transparence cadavérique qui s’habille pourtant d’une robe rouge éclatant et ongles vernis du même rouge vif.

Extraordinaires détails significatifs …Quelle provocation (ou pis-aller?) vis-à-vis des « Autres », du champ social et familial  que "se vider " en interne de son hémoglobine par graves privations  pour aller afficher en  externe, en parallèle, une substitution. Un ersatz de sang: juste la couleur rouge plaquée sur un corps au squelette rendu visible !

La patiente décrite par l’auteur semble s’auto-jouer un clair-obscur, comme le négatif de la photo qui expulserait  l’érotisme humain pour mettre en scène un anti-érotisme de façade avec la maigreur repoussante mais peinturlurée de rouge. Un ravalement de façade, comme pour faire illusion !!!

Pourquoi ce décharnement qui va la rendre  asexuée au point de n’être plus femme ?

Pourquoi de fait,  toucher aux mécanismes primitifs  du cerveau et des hormones qui vous ont fait naître femme?  Pourquoi le jeu pervers de masquer ?

L’auteur parle d’énigme. Le mystère reste total.

Un jeu pervers ultra impératif puisque la malade impose son choix d’apparence inversée à la société qui l’observe. Mais Dracula n’explique pas tout…

p 148 : l'auteur évoque   la "transgression" permanente non seulement entre vie et mort mais aussi humanité /animalité et les frontières si  floues...

2-VIOL-EN-SOI 

 Le professeur de psychopathologie  ne situe pas tant la problématique dans un entre-deux des rives de la vie et de la mort (mort/vivant) Mais bien entre une problématique de violence ("viol-en-soi" voudrais-je écrire pour mieux exprimer!)"  la victime et la prédatrice prises dans une même individualité.  Lasthénie est bien Vampirella (p152)" Au bal des vampires,

Victime et bourreau s'avèrent en définitif confondus, telle est la clef, suggère l'auteur ! (page 153)

 Oui, la malade est bien son propre auto-prédateur-permanent...inconscient.

 Elle exerce par le mental sa fascination morbide sur le champ d’expérimentation perso et facilement accessible dont elle dispose "gratuitement ": son propre corps qu'elle va martyriser sans limite!

La frontière de l’enveloppe corporelle devient alors haïe par celle qui a déclaré une anorexie, car le champ de sa bataille se situe à  l'intérieur de sa propre peau.

En parfait et terrible huis-clos. Intime. Silencieux. Exténuant.

D’où probablement ces anorexies d’ado qui se déclarent précisément quand le corps se transforme justement  à cet âge.

 Très intéressant ce rapprochement par le  psychiatre entre « victime et prédatrice »

Car les deux sont en fait   les deux faces du même sujet !!! La plaie est le couteau. Le couteau est la plaie. Réunir les deux : c’est exprimer une image unique de VIOL/ence.

 Autre remarque de type  psychanalytique: couteau et plaie représentent la  symbolique traumatique sanglante  de l’acte fondateur de la vie: l’acte sexuel. Ici vécu comme blessure. Blessure initiale du premier acte ?? Blessure initiatique…

Réunir le masculin et le féminin revient  pour l’esprit malade à produire une image uniciste, reconstruite de corps mêlés en "un seul" indéfinissablement masculino-féminin.

Pouvant  se transformer du masculin au féminin et vice versa!

On comprend alors que à la fois la logorrhée et  la couleur rouge participent à  la  mise en scène du morbide sous les deux aspects.

La femme malade se comporte comme "prédatée/prédateur  sanguinaire "agresseur inconscient  d'… elle-même ! (ou inversement prédaté masculin par prédateur féminin suivant  le cas : pourquoi pas : l'anorexie est si complexe !!!? )

3-JANUS PATHOLOGIQUE EN UN  HUIS-CLOS ANGOISSANT

L’anorexie mentale  maladie très grave induit une anxiété maximale. Non limitée dans le temps en plus.

L’image la plus proche pour signifier le niveau d’angoisse généré serait probablement celle de la victime placée dans le cas suivant:  deux personnes sont  enfermées dans une cellule de prison sans contact avec l’extérieur. L’une des deux est prédatrice avec un couteau et veut tuer. L’autre: une   victime strictement sans défense, sans arme, seule, sans recours , sans REGARD externe. Sanspossibilité de fuir, l'espace étant clos.Elle  développe alors une angoisse maximale, existentielle.

Un  face à face morbide sans témoin...Une peur réellement in-humaine : une souffrance au delà (en deça?)  du...normal.

Le  rapport au Verbe de la femme anorexique semble lui aussi  pathologique. 

Car, observe Alain Abelhauser, plus son corps se décharne, plus la nourriture devient obsessionnelle. Et plus elle en parle !

En effet, elle ne parle plus que de nourriture, de son obsession à ne pas devenir grosse, à ne pas prendre un seul  gramme. Elle met en scène face aux Autres son incapacité à avaler (ou alors fait semblant et recrache) Ou alors elle passe à la phase boulimique.

Tout comme le rhinocéros de Ionesco  grossit et envahit l’espace de vie, cette  logorrhée  monomaniaque envahit son parler alors que dans le même temps le corps se déconstruit. Fuite du psychisme par la bouche. Bouche dévolue entre autre à ...manger.

Ceci explique peut-être  cette incroyable comptabilité tenue au gramme près? La personne prisonnière de son anorexie mentale  abriterait « dans sa peau » un combat à la fois mortifère et vital. Un (une ?)  prédateur veut tuer (un) une «  prédatée »

4.AU GRAMME PRES: LA COMPTABILITE MORTIFERE SYMBOLIQUE DE L'ANOREXIE MENTALE

L’angoisse engendrée est si violente que la malade doit peser, soupeser en permanence la terrible comptabilité du combat en cours  : 50/50 est un équilibre instable  car pathologique.

Or, un gramme de plus avalé et c’est un point donné !! Mais à quel camp interne ???? Celui prédateur ou prédaté ???Problème carrément existentiel !

Question que je pose: voire même peut-être dans sa comptabilité morbide du 50/50, ne cherche-t-elle pas en permanence à mesurer sa part de masculin par rapport au féminin ? Alors que la malade semble dans l'incapacité de ledistinguer ! Angoisse maximale.

Fausse balance de cette fausse Justice maladive du 50/50...

Or  problème, le sang repris du côté victime ne se loge pas du côté bourreau !!!Il disparait tout comme globablement le corps fond. Probablement dans la plus grande incompréhension/jouissance inconsciente de celle qui victorieusement s'inflige cette blessure interne d'une... indécente visibilité?

5-OU PART SYMBOLIQUEMENT  LE SANG ROUGE ET CHAUD ? QUESTIONNEMENT CRUCIAL 

La notion de "point d'équilibre morbide" est certainement à creuser...Dans sa dualité, l'anorexique parle de nourriture d'autant plus qu'elle s'en prive, expose la couleur rouge  (le cas cité) d'autant plus que l'hémoglobine se réduit.

Tout tourne autour d'un axe central....Les chiffres  semblent si importants dans cette maladie. Comme pour s'auto-convaincre, affaiblie, qu'elle a une prise, un contrôle sur elle-même alors qu'elle ne gère que les conséquences. Si elle les gère...

L' hospitalisée évoquée plus haut par Alain Abelhauser tenait impérativement  sa ...comptabilité médicale (température etc.) Qu'elle modifiait à sa guise. "Démasquée", elle a préféré ne plus être soignée. Tellement l'accès par un tiers observateur de sa comptabilité réelle interne était  gravissime pour elle.

Car-question ?- le vrai livre de sa comptabilité interne allait-il  démasquer le prédateur qui agit en elle?

Lourd secret inconscient qu'elle ne doit jamais dévoiler  mais toujours exposer ?

Cette tenue minutieuse de comptabilité corporelle semble en tous cas extrêmement caractéristique de cette maladie.

 Le psychanalyste Abelhauser pose dans cet ouvrage  le diagnostic de l ’anorexie mentale avec un descriptif. Même si on n’a pas encore à ce jour bien   pris la mesure de  tous les mécanismes de ce Janus pathologique si compliqué…

 « Il est un mal étrange que jusqu’à ces dernières années du moins  bien peu connaissaient. Seuls quelques hématologistes y avaient été confrontés et de rares lettrés qui avaient croisé sa description romancée en savaient l’existence p 13 »

Ignorance désormais passée: Alain Abelhauser donne à lire cette excellente synthèse sur le sujet, un pavé dense, analytique  (dont les syndromes associés : le syndrome de Meadow, de Münchhausen, de Lasthénie de Ferjol etc..)

Pour mieux comprendre ce mécanisme féminin totalement maladif  à se transformer sous les yeux de la société en  une «Fantomatique Irréelle, en danger de s’automutiler car en prédation d’elle même. Auteur d'une comptabilité pathologique .

Par ailleurs et en même temps étant  terrible victime en huis-clos sans témoin d'un combat qui fait rage à l'intérieur de sa peau. Avec une non réponse existentielle pour la malade: à  savoir où est passé symboliquement le sang disparu? Quelle est la part interne du masculino/féminin : 50/50 ? 

Pour un résultat ultra visible aux yeux des Autres: un corps décharné. 

Comprendre pour soigner.

Pour  mieux la faire Ré-entrer dans la communauté. Après celle des « mortes-vivantes », celle des vivantes enfin libérées de combats internes épuisants.

Une chose est certaine:  l’absolue nécessité pour la malade de se faire aider médicalement.

                                                                                                    Sylvie Neidinger

Mal de femme. La perversion au féminin. Alain Abelhauser. Seuil Mars 2013

ISBN 978.2.02.109296.7

IMPORTANT .

1 Suivi de Note de la blogueuse:

Un peu inquiète d'avoir "poussé les hypothèses" de l'auteur au delà d'une classique critique d"ouvrage, j'ai envoyé l'article à Alain Abelhauser et reçu  son avis  :

"Merci beaucoup Madame, pour cette note de lecture et votre intérêt pour mon travail. Son écho dans les milieux non directement spécialisés est encore modeste (alors que j'ai vraiment essayé de l'écrire pour qu'il puisse être reçu par un public aussi large que possible), ce qui me rend d'autant plus sensible vos commentaires, l'accentuation que vous faites de certains points (le bourreau et la victime, par exemple) et, de façon plus générale, la compréhension de ses enjeux dont vous faites preuve.Merci donc de votre intérêt. J'espère évidemment qu'il en suscitera d'autres. Ce pourquoi des réactions (et des rédactions) comme la vôtre sont très précieuses."        

2 M Abelhauser signale ici  que son ouvrage rédigé pour dépasser les publics spécialisés n'a pas encore atteint le grand public. Il est vrai qu'il a fait un choix de spécialiste à la fois dans le titre " la perversion au féminin" pouvant être mal compris comme "femme perverse" au lieu de femme malade. Le choix de la première de couverture avec une reproduction d'Egon Schiele (Jeune fille accroupie tête baissée) nue et décharnée est anti-commercial et grand public. Des choix courageux car ils reflètent bien le sens du contenu?



Crédit images: couverture de l'ouvrage, scan .


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